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Responsable RSE agroalimentaire : tout se joue en Scope 3

Responsable RSE agroalimentaire : tout se joue en Scope 3

Par Philippe D.

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Philippe D.

Un métier dont l'intitulé contient le mot « entreprise » peut-il vraiment consister, pour l'essentiel, à mesurer ce qui se passe en dehors de l'entreprise ? C'est le paradoxe qui définit le poste de responsable RSE agroalimentaire. Là où un responsable RSE d'un groupe industriel classique pilote surtout ses propres consommations d'énergie et ses procédés, son homologue du secteur alimentaire passe le plus clair de son temps à documenter des émissions qui ne sortent pas de ses usines, mais des champs, des élevages et des camions de ses fournisseurs. Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut partir d'un chiffre.

Le poste se joue chez les fournisseurs, pas dans l'usine#

Selon les estimations sectorielles, le Scope 3, c'est-à-dire les émissions indirectes situées en amont et en aval de l'entreprise, représente jusqu'à 80 %, voire plus de 90 % de l'empreinte carbone totale d'une entreprise agroalimentaire. La raison est structurelle : le poids des matières premières agricoles. Un yaourt, une plaquette de beurre ou un plat cuisiné traînent derrière eux une longue chaîne (lait, céréales, sucre, huile, engrais azotés, transport réfrigéré) dont l'empreinte a été constituée bien avant que le produit n'arrive sur la ligne de conditionnement.

Concrètement, cela signifie que le responsable RSE agroalimentaire ne peut pas se contenter de mesurer ce qu'il maîtrise directement. L'essentiel de son bilan lui échappe, au sens propre : il dépend de centaines de fournisseurs agricoles, souvent des exploitations qui n'ont ni service RSE ni comptable carbone. Le vrai chantier du poste, c'est donc d'aller chercher cette donnée là où elle vit.

Pour cela, il s'appuie sur deux outils que je fais toujours découvrir en cours parce qu'ils changent la perspective des étudiants. D'une part, la base Agribalyse (portée par l'ADEME et l'INRAE, publique depuis 2010, avec ses 14 indicateurs environnementaux) fournit des analyses de cycle de vie pour les produits agricoles et alimentaires. C'est la référence pour approcher le Scope 3 amont sans reconstruire chaque filière à la main, et c'est aussi ce qui rapproche ce métier de celui d'auditeur ACV. D'autre part, la guidance SBTi FLAG (pour Forest, Land and Agriculture) impose au secteur, depuis le 1er mai 2023, un cadre spécifique de trajectoires de réduction, avec une couverture minimale de 95 % du Scope 1 FLAG et de 67 % du Scope 3 FLAG. Rappelons que sa version 1.2 a été publiée en mars 2026 : c'est typiquement le genre de mise à jour qu'un responsable RSE doit surveiller, parce qu'elle redéfinit ce qui est attendu de ses objectifs.

La nuance est importante ici. Ce n'est pas un travail de calcul isolé dans un tableur. C'est un travail de relation : convaincre un fournisseur de partager ses pratiques, arbitrer entre une donnée générique et une donnée réelle, expliquer à sa propre direction pourquoi le chiffre bouge d'une année sur l'autre. Le profil recherché reflète cette double exigence, souvent une combinaison d'ingénieur agronome et de spécialisation RSE ou QSE, parfois une expérience d'audit fournisseurs, comme le montre l'évolution des profils recrutés sous l'effet de la CSRD.

La double matérialité, le cadre mental à installer#

Avant de mesurer quoi que ce soit, le responsable RSE doit poser le cadre d'analyse imposé par la CSRD : la double matérialité. Le principe se décompose en deux volets qu'il faut tenir ensemble. La matérialité d'impact regarde vers l'extérieur : quel effet mon entreprise a-t-elle sur l'environnement et la société ? La matérialité financière regarde vers l'intérieur : en quoi les enjeux de durabilité pèsent-ils sur ma performance financière ?

Prenons un exemple parlant. Une entreprise qui achète du cacao a un impact (déforestation, conditions de production) : c'est la matérialité d'impact. Mais elle subit aussi un risque, celui de voir son approvisionnement se raréfier et son prix grimper sous l'effet du changement climatique : c'est la matérialité financière. Le responsable RSE agroalimentaire doit documenter les deux, et c'est souvent là que le poste croise celui de coordinateur biodiversité, tant les enjeux agricoles touchent aux sols et aux écosystèmes.

Omnibus a redessiné le périmètre, pas supprimé l'obligation#

Il faut être précis sur la réglementation, parce que beaucoup d'informations qui circulent sont périmées. La directive Omnibus, qui révise la CSRD, est bel et bien adoptée : vote définitif du Parlement européen le 16 décembre 2025, adoption par le Conseil de l'Union européenne le 24 février 2026, publication au Journal officiel de l'UE le 26 février 2026, entrée en vigueur le 18 mars 2026. La transposition en droit français est attendue au plus tard le 19 mars 2027. Écrire aujourd'hui qu'elle « n'est pas encore adoptée » est faux.

Ce que change Omnibus, en revanche, c'est le périmètre. Les seuils de la vague 2 (les grandes entreprises non déjà soumises) deviennent cumulatifs : il faut désormais dépasser 1 000 salariés ET 450 millions d'euros de chiffre d'affaires net. L'ancien critère (plus de 250 salariés, avec deux critères sur trois autour de 40 millions d'euros de chiffre d'affaires) appartient au texte de 2022 et n'est plus la référence. Plusieurs points sont à retenir :

  1. La vague 1 (les entités d'intérêt public de plus de 500 salariés) reste inchangée : exercice 2024, rapport publié en 2025.
  2. La vague 2 est reportée à l'exercice 2027, pour un premier rapport en 2028.
  3. Le relèvement des seuils réduit d'environ 80 % le nombre d'entreprises concernées, alors qu'on parlait à l'origine (2022) d'environ 50 000 sociétés en Europe, dont près de 7 000 françaises selon l'AMF.

Pour l'agroalimentaire, cela ne signifie pas que le sujet disparaît. Les grands groupes restent dans le périmètre, et surtout ils continuent d'exiger des données de leurs fournisseurs, y compris des PME qui, elles, ne sont pas directement soumises. C'est l'effet de ruissellement du reporting : on peut sortir du texte et rester dans l'obligation contractuelle. Rappelons au passage qu'une première étape, la directive dite « Stop the clock » (directive UE 2025/794, votée le 3 avril 2025 par 531 voix pour, 69 contre et 17 abstentions), avait déjà décalé le calendrier de deux ans avant qu'Omnibus ne le confirme.

Se former quand aucun diplôme ne porte ce nom#

Soyons honnêtes sur un point que les fiches métier escamotent souvent : il n'existe pas de diplôme intitulé « responsable RSE agroalimentaire », ni de grille de salaire isolée pour ce secteur précis. Ce que l'on observe, c'est un socle Bac+5, généralement un master en développement durable ou en management de la RSE, ou un mastère spécialisé (type IAE Bordeaux, Paris-Saclay RSEE, ou le RSEDD de l'ISIGE Mines Paris, accessible avec cinq ans d'expérience). En agroalimentaire, ce socle se double presque toujours d'une culture agronomique, parce qu'on ne dialogue pas avec un éleveur ou un coopérateur sans comprendre son métier.

Côté rémunération, faute de données sectorielles isolées, on ne peut s'appuyer que sur une grille généraliste 2026 (tous secteurs, orientée industrie, à prendre comme un ordre de grandeur) : de l'ordre de 30 000 à 38 000 euros bruts annuels en début de carrière, de 38 000 à 50 000 pour un profil confirmé, de 50 000 à 70 000 pour un senior, et au-delà de 65 000 pour un profil expert, la moyenne globale tournant autour de 61 000 euros. Rien n'indique que l'agroalimentaire s'écarte franchement de ces repères, mais je préfère le dire clairement plutôt que d'inventer une fourchette « spéciale agro » qui n'existe pas. Pour ceux qui viennent d'un autre univers, la passerelle la plus documentée reste celle qui passe par la comptabilité carbone.

Ce que je dirais à un étudiant qui hésite#

Sur ce point, j'ai longtemps eu moins de certitudes : est-ce un métier de contrôle réglementaire un peu aride, ou un vrai levier de transformation ? À force de croiser d'anciens élèves passés dans le secteur, je penche pour la seconde hypothèse, à une condition. Le responsable RSE agroalimentaire qui se contente de remplir des cases de reporting s'épuisera, parce que la donnée est fuyante et le périmètre mouvant. Celui qui accepte que son vrai travail se situe dans la relation aux fournisseurs, dans la pédagogie interne et dans la lecture fine de textes qui bougent tous les six mois, celui-là occupe un poste réellement structurant.

Il y a quelque chose d'assez juste, d'ailleurs, dans ce déplacement du regard : un métier né pour verdir l'image d'une entreprise finit par obliger cette entreprise à connaître, ferme par ferme, ce qu'elle achète vraiment. Le reporting devient un prétexte à la connaissance. C'est plus proche du travail d'un responsable QSE que d'un exercice de communication, et c'est tant mieux.

Sources#

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