Pourquoi les employeurs de l'économie verte peinent-ils autant à recruter alors que les formations n'ont jamais été aussi nombreuses ? La question mérite d'être posée sans détour. Le SDES (Service des données et études statistiques) a publié un constat net : 66 % des projets de recrutement dans les métiers verts sont jugés difficiles par les employeurs. C'est 8 points au-dessus de la moyenne tous secteurs confondus (58 %). Et sur 35 métiers verts identifiés, 31 affichent une tension supérieure à la moyenne nationale. Le problème est structurel. Il ne se résoudra pas en ouvrant quelques formations supplémentaires.
L'ampleur réelle de l'emploi vert en France#
Il faut d'abord cadrer les ordres de grandeur, parce que les chiffres qui circulent prêtent à confusion.
Le SDES dénombre 361 000 emplois à finalité environnementale en France, ce qui ne représente que 1,2 % de la population en emploi (données 2024). Ce chiffre désigne les postes dont l'activité principale est la protection de l'environnement. Mais le périmètre réel est bien plus large : 777 800 ETP travaillent dans les écoactivités au sens strict, et l'économie verte totale mobilise 1,2 million d'ETP, soit 4 % de l'emploi national (données 2022, SDES). L'ONEMEV estimait en 2018 qu'environ 4 millions de professionnels exercent des métiers verts ou verdissants, c'est-à-dire des postes dont le contenu évolue pour intégrer des compétences environnementales.
La différence entre 361 000 et 4 millions tient à la définition. Un technicien de station d'épuration est compté dans les métiers verts. Un conducteur de travaux qui intègre la norme RE2020 dans ses chantiers est un métier verdissant. Les deux comptent, mais on ne parle pas de la même chose.
(J'ai passé une demi-journée en cours à expliquer cette distinction à des étudiants en reconversion. La moitié pensait que "métier vert" signifiait travailler en plein air. C'est plus subtil que ça.)
66 % de recrutements difficiles : ce que dit vraiment la donnée#
Le chiffre de 66 % vient de l'enquête BMO (Besoins en Main-d'OEuvre) croisée avec la nomenclature des métiers verts du SDES, sur les données 2022. Il mesure la part des projets de recrutement pour lesquels l'employeur anticipe des difficultés à trouver le candidat adéquat.
Concrètement, 539 000 projets de recrutement ont été identifiés dans l'économie verte en 2022, soit 18 % de l'ensemble des projets nationaux, en hausse de 17 % par rapport à 2021. Et dans cette masse, deux tiers sont considérés comme difficiles. Le problème touche quasiment tous les métiers du périmètre : 31 sur 35 affichent une tension supérieure à la moyenne. Les métiers où la tension est la plus aiguë cumulent exigence technique et conditions de travail contraignantes : techniciens assainissement, opérateurs traitement des déchets, ingénieurs en génie environnemental.
Il faut aussi regarder la tendance globale pour ne pas surinterpréter. Le BMO 2025 montre une détente sur l'ensemble du marché : 50,1 % des projets d'embauche sont jugés difficiles tous secteurs confondus, en baisse de 7,3 points par rapport à 2024, pour un total de 2,43 millions de projets (en recul de 12,5 %). Le marché de l'emploi dans son ensemble se détend. La question est de savoir si les métiers verts suivent cette tendance ou restent à un niveau de tension plus élevé. Les données spécifiques aux métiers verts pour 2025 ne sont pas encore publiées ; les 66 % datent de 2022. C'est un point que je ne veux pas esquiver.
La dynamique côté cadres : les chiffres APEC#
L'APEC apporte un éclairage complémentaire sur le segment cadre. Entre 2019 et 2023, les offres d'emploi cadre dans les métiers verts ont bondi de 56 %. Sur la même période, l'ensemble des offres cadre n'a progressé que de 4,5 %. L'écart est massif. En 2024, on comptait 13 710 offres cadre dans les métiers verts.
Cette croissance est tirée par les investissements verts privés : 24,5 milliards d'euros en 2023, soit sept fois plus qu'en 2019. Ces investissements ont généré 17 000 emplois salariés selon l'APEC. Les postes concernés sont concentrés sur la décarbonation, l'efficacité énergétique, et de plus en plus sur la biodiversité (même si l'ESRS E4 reste la norme CSRD la moins mature, comme je l'ai détaillé dans l'article sur l'ingénieur écologue).
Les profils les plus recherchés cumulent une double compétence : RSE et finance, ou RSE et data. Un responsable RSE qui sait lire un bilan carbone ET dialoguer avec un DAF vaut de l'or sur ce marché. Les grilles salariales le confirment : RSE entre 45 000 et 60 000 euros, HSE entre 42 000 et 61 000 euros, écologue entre 3 200 et 5 500 euros net par mois.
La CSRD, l'Omnibus, et l'effet douche froide#
On ne peut pas parler de tension sur les métiers verts sans aborder la CSRD et son recul partiel.
Dans sa version initiale, la CSRD soumettait environ 50 000 entreprises dans l'Union européenne (dont environ 7 000 en France) à un reporting de durabilité structuré. Ce périmètre a créé une demande massive de profils CSRD : responsables reporting extra-financier, analystes ESG, coordinateurs biodiversité, experts décarbonation.
Le règlement Omnibus, adopté le 16 décembre 2025, a relevé le seuil d'application à 1 000 salariés. Résultat : environ 80 % des entreprises initialement concernées sortent du périmètre obligatoire. C'est un virage brutal. Les cabinets de conseil qui avaient recruté à tour de bras pour accompagner la vague CSRD se retrouvent avec un carnet de commandes en contraction.
Est-ce que cela annule la dynamique ? Non, mais ça la freine sérieusement sur le segment PME. Les grandes entreprises restent soumises, et ce sont elles qui tirent la demande de cadres spécialisés. Le marché ne s'effondre pas ; il se recentre. La nuance est de taille.
Pourquoi la tension persiste malgré tout#
Plusieurs facteurs structurels maintiennent la pression sur le recrutement vert, au-delà de la CSRD.
L'ADEME projette la création de 540 000 emplois supplémentaires d'ici 2030, et jusqu'à 1 million d'ici 2050 dans son scénario bas carbone. Ces projections sont liées à la rénovation énergétique des bâtiments, au déploiement des énergies renouvelables, à l'économie circulaire et à l'adaptation au changement climatique. Même en révisant ces chiffres à la baisse (les scénarios ADEME sont ambitieux), la tendance de fond reste haussière.
L'Opco EP (Opérateur de compétences des Entreprises de Proximité) révèle un paradoxe intéressant dans son baromètre 2025 : 73 % des entreprises déclarent avoir intégré des pratiques écoresponsables, mais 54 % considèrent la transition écologique comme non prioritaire. Autrement dit, les entreprises verdissent leurs pratiques sans nécessairement recruter les compétences pour le faire sérieusement. C'est un verdissement de surface qui finit par se heurter à la réalité réglementaire.
France Compétences a inscrit en 2026 cinq nouveaux métiers à son répertoire, dont "Expert en décarbonation". C'est un signal : quand l'institution qui certifie les compétences crée de nouveaux référentiels, c'est que la demande du marché a atteint un seuil critique. Il existe désormais des centaines de formations dans l'enseignement supérieur liées à la transition écologique. Le pipeline de formation existe. Le problème, c'est le délai : former un ingénieur prend cinq ans, et le marché a besoin de profils opérationnels maintenant.
Le piège du chiffre de 85 %#
Un chiffre circule beaucoup dans la presse : 85 % des recruteurs citent l'insuffisance de candidatures comme première difficulté. Il faut être honnête là-dessus : ce chiffre, issu d'une enquête Factorial relayée par France Travail, concerne TOUS les secteurs confondus. Pas spécifiquement les métiers verts. L'amalgame est fréquent, et je l'ai vu repris sans nuance dans plusieurs articles.
Les données spécifiques aux métiers verts (les 66 % du SDES) datent de 2022. On manque de données actualisées pour 2024-2025, ce qui rend toute affirmation sur l'évolution récente partiellement spéculative. Je préfère le dire plutôt que de faire comme si les chiffres étaient frais.
Ce qui va changer d'ici 2030#
La tension sur les métiers verts ne va pas se résorber par magie. Les facteurs d'aggravation sont identifiés.
- La rénovation énergétique des bâtiments (objectif 700 000 logements par an) génère un besoin continu de techniciens, conducteurs de travaux et ingénieurs thermiciens que le marché ne parvient pas à absorber
- Le déploiement des énergies renouvelables (éolien, solaire, hydrogène) crée des besoins en maintenance, exploitation et ingénierie qui n'existaient pas il y a dix ans
- L'économie circulaire (réemploi, recyclage, écoconception) structure progressivement ses filières et ses référentiels métiers, avec un retard chronique sur la formation
- L'adaptation au changement climatique (gestion des risques, résilience des infrastructures) est un champ qui émerge à peine et pour lequel les formations qualifiantes sont quasi inexistantes
Les profils qui tireront leur épingle du jeu sont ceux qui combinent une expertise technique sectorielle avec une compréhension des cadres réglementaires et financiers. Un ingénieur thermicien qui comprend les CEE, un écologue qui maîtrise l'ESRS E4, un responsable HSE qui sait piloter un système de management ISO 14001 : ce sont ces doubles compétences qui manquent, pas les diplômés généralistes.
Pour ceux qui envisagent une reconversion vers l'environnement, le marché est porteur mais exigeant. Les raccourcis n'existent pas. Et les métiers qui recrutent le plus ne sont pas forcément les plus visibles : les 15 métiers qui recrutent en 2026 montrent que les postes de terrain (techniciens, opérateurs, coordinateurs) sont souvent plus en tension que les postes de direction.
66 % de recrutements difficiles, c'est le symptôme. La cause, c'est un décalage temporel entre une économie qui verdit plus vite que le système de formation ne produit les compétences correspondantes. Ce décalage ne se comblera pas en un cycle budgétaire.
Sources#
- https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/les-metiers-finalite-environnementale-en-france-etat-des-connaissances-en-2025
- https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/des-difficultes-de-recrutement-persistent-en-2022-dans-le-secteur-de-leconomie-verte
- https://corporate.apec.fr/home/actus-medias/toutes-nos-actualites/56-d%27offres-d%27emploi-cadre-pour-des-metiers-verts-entre-2019-et-2023.html
- https://www.francetravail.org/accueil/communiques/2025/besoins-en-main-d-oeuvre-bmo-2025.html?type=article
- https://www.opcoep.fr/actualites/barometre-2025-transitions-competences-impacts-des-transitions-ecologique-numerique-et-demographique
- https://infos.ademe.fr/magazine-octobre-2021/dossier/transition-ecologique-et-emploi-un-cercle-vertueux/





