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APEC : 25 % des offres cadres exigent une compétence verte

APEC : 25 % des offres cadres exigent une compétence verte

Par Philippe D.

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Philippe D.

Comment une étude de quelques dizaines de pages peut-elle infléchir la lecture du marché de l'emploi cadre en France ? L'étude APEC publiée le 18 décembre 2025, intitulée Les cadres au cœur de la décarbonation, propose une cartographie statistique qui change la grille de lecture habituelle. Trois chiffres principaux structurent l'analyse : 25 % des offres cadres mentionnent désormais une compétence verte, soit une hausse de 43 % en six ans ; environ 200 000 emplois salariés pourraient être créés d'ici 2030 dans les filières de décarbonation, dont seulement 32 000 postes cadres ; et la demande de compétences vertes touche désormais des fonctions transverses (achats, qualité, finance) que les analyses précédentes ignoraient.

L'étude APEC apporte une grille distincte de celle des référentiels France Compétences. Quand le référentiel cartographie les métiers reconnus officiellement (et publiés au RNCP), l'APEC mesure le marché réel à travers les offres déposées sur sa plateforme. Méthodologiquement, les deux approches se complètent. Pour les responsables formation, les cadres en reconversion et les RH qui pilotent les recrutements verts, l'étude APEC offre des indicateurs opérationnels que les référentiels nationaux ne donnent pas.

Méthodologie : 32 entretiens et six ans d'offres#

L'étude APEC repose sur trois sources combinées. D'abord, 32 entretiens semi-directifs avec des responsables RH, des cadres en poste sur des fonctions verte, et des experts sectoriels (consultants, économistes du travail, formateurs spécialisés). Ces entretiens, réalisés entre mars et octobre 2025, posent la grammaire qualitative du sujet : ce que les recruteurs cherchent, ce que les cadres apportent, ce qui bloque.

Ensuite, l'analyse de six années d'offres déposées sur apec.fr (2019-2024). Le périmètre couvre les compétences techniques vertes explicitement mentionnées dans les fiches de poste : connaissance des réglementations environnementales, écoconception, analyse de cycle de vie (ACV), management environnemental, énergies renouvelables, etc. Cette analyse permet de quantifier la croissance et d'identifier les sectorisations majeures. Enfin, une recherche documentaire sur les prospectives emploi (rapports France Stratégie, Conseil d'orientation pour l'emploi, OCDE).

La triangulation entre entretiens, données chiffrées et littérature secondaire donne à l'étude une crédibilité statistique. À noter que les chiffres APEC concernent les offres déposées sur apec.fr (parts d'environ 60 à 70 % des offres cadres françaises selon les estimations), pas l'ensemble du marché. Les recrutements internes, les offres déposées sur Welcome to the Jungle ou LinkedIn Jobs, ne sont pas couverts. La lecture des chiffres doit en tenir compte.

Les trois constats statistiques#

Premier constat : 25 % des offres cadres mentionnent une compétence verte#

C'est le chiffre clé de l'étude. Un quart des offres déposées en 2024 mentionnait explicitement au moins une compétence verte dans le profil recherché. La hausse depuis 2019 est de 43 %, ce qui place la dynamique de verdissement au-dessus de celle observée sur les compétences numériques (autour de +28 % sur la même période). En valeur absolue, l'APEC estime à plus de 70 000 le nombre de cadres travaillant dans les secteurs verts du privé en France.

Les secteurs les plus exposés à la demande de compétences vertes sont, dans l'ordre : maintenance industrielle (39 % des offres cadres mentionnent une compétence verte en 2024, contre 29 % en 2019), production industrielle (32 %), conseil et bureaux d'études (28 %), construction et BTP (27 %), recherche et développement (24 %). Les services administratifs, financiers et achats restent en retrait (entre 10 et 15 % selon les sous-fonctions), mais affichent la plus forte progression relative.

Deuxième constat : 200 000 emplois d'ici 2030, mais seulement 32 000 cadres#

L'étude APEC reprend les projections de France Stratégie (rapport 2024) et de l'Observatoire des métiers de la transition écologique. Sur la période 2024-2030, la décarbonation pourrait générer environ 200 000 emplois salariés nets en France. Ce chiffre intègre les créations dans les énergies renouvelables (estimées à 80 000), les transports décarbonés (45 000), la rénovation thermique des bâtiments (35 000), et les filières industrielles électrifiées (40 000). À noter que ces 200 000 sont des emplois salariés nets, donc déduction faite des pertes attendues dans les secteurs en déclin (énergies fossiles, automobile thermique).

Sur ce total, les emplois cadres représenteraient environ 32 000 postes. La répartition est intéressante : 2 400 ingénieurs et cadres techniques en industrie, 7 700 cadres dans les services administratifs et financiers (achats, finance, conseil), 6 800 cadres en R&D et bureaux d'études, le reste se répartissant entre fonctions transverses (HR, marketing, juridique). L'écart entre les 200 000 emplois totaux et les 32 000 cadres indique que la décarbonation crée majoritairement des emplois techniciens et opérateurs (installateurs, chefs d'équipe, techniciens de maintenance), pas des cadres au sens APEC.

Troisième constat : la compétence verte irrigue les fonctions transverses#

C'est l'enseignement le plus nouveau de l'étude. Les compétences vertes ne se concentrent plus uniquement dans les postes spécialisés (responsables environnement, chef de projet décarbonation, ingénieur ACV). Elles s'étendent à des fonctions transverses : acheteurs, contrôleurs de gestion, juristes, responsables qualité, DRH. Un acheteur recruté par un industriel français de la métallurgie en 2024 doit désormais maîtriser les critères environnementaux d'achat (analyse fournisseur, scope 3 carbone, certifications). Un contrôleur de gestion doit suivre les indicateurs CSRD et publier les données scope 1 à 3.

Cette diffusion des compétences vertes dans les fonctions transverses est structurelle. Concrètement, cela signifie que la formation continue des cadres en poste devient une priorité aussi importante que le recrutement de nouveaux profils spécialisés. Les acteurs de la formation (OPCO, instituts privés, universités) ont commencé à structurer une offre dédiée. L'Institut d'études supérieures du management (IESM), HEC Paris, Mines ParisTech ont chacun ouvert des certificats cadres spécifiquement dédiés à la transformation environnementale, accessibles en formation continue.

Décodage par sous-fonction#

Pour bien comprendre ce mécanisme, prenons un exemple parlant. Un cadre en achats industriel sur un site de production automobile européenne. Sa fiche de poste 2019 mentionnait : connaissance des marchés fournisseurs, négociation contractuelle, gestion des risques d'approvisionnement, certification ISO 9001. Sa fiche de poste 2024 sur le même périmètre ajoute : analyse de l'empreinte carbone des fournisseurs (scope 3), maîtrise de la taxonomie verte européenne, capacité à intégrer les exigences CSRD dans les contrats, certification ISO 14001 et ISO 50001, lecture des bilans GHG des principaux fournisseurs. C'est une transformation profonde du cœur de métier, pas un ajout cosmétique.

Pour les juristes d'entreprise, l'évolution est similaire. La maîtrise du droit de l'environnement (compliance ICPE, autorisations, étude d'impact), la connaissance des réglementations européennes (taxinomie, CSRD, CBAM, RGPD environnemental), et la veille réglementaire active deviennent des compétences attendues. Un juriste corporate qui ne maîtrise pas ces sujets se retrouve en difficulté pour suivre les contentieux et les transactions M&A à enjeu environnemental.

Pour les fonctions DRH et RSE, l'évolution se concentre sur la conduite du changement. Comment accompagner les collaborateurs dans la transformation des métiers ? Comment intégrer les enjeux climat et biodiversité dans la politique RH ? Comment piloter le reporting CSRD côté social et gouvernance ? L'étude APEC souligne que les DRH ayant suivi une formation dédiée RSE depuis 2022 sont aujourd'hui sur-représentés dans les CODIR des grands groupes français.

Les limites et les zones d'ombre de l'étude#

À noter que l'étude APEC présente plusieurs zones d'ombre méthodologiques qu'il convient d'expliciter. D'une part, les compétences vertes sont identifiées via mots-clés sur les fiches de poste ; les compétences réelles mobilisées ne correspondent pas toujours aux compétences déclarées. Plusieurs entretiens font apparaître un décalage entre l'affichage RH et la réalité du poste. D'autre part, le chiffre de 200 000 emplois nets dépend des projections macro-économiques retenues. Une révision à la hausse des objectifs de décarbonation (loi européenne sur le climat post-COP, plan France 2030 phase 2) modifierait l'estimation. Le chiffre est donc indicatif, pas prescriptif.

Par ailleurs, l'étude ne distingue pas le verdissement substantiel du verdissement cosmétique. Une fiche de poste qui mentionne "sensibilité aux enjeux RSE" n'a pas la même portée qu'une fiche qui demande une certification ACV ou un diplôme spécialisé. La hausse statistique des offres mentionnant une compétence verte peut donc surévaluer le verdissement réel du marché. La méthodologie APEC pondère partiellement ce biais, sans le neutraliser entièrement.

Enfin, l'étude APEC reste centrée sur la France. Les comparaisons internationales (Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni) montrent des dynamiques différentes selon les structures économiques et les politiques publiques. Pour les cadres internationaux en mobilité, l'extrapolation des données françaises au marché européen demande des précautions.

Implications pratiques pour les cadres en poste#

Pour un cadre en poste qui s'interroge sur la trajectoire à privilégier, trois recommandations émergent de la lecture combinée de l'étude APEC et des entretiens. D'une part, ne pas attendre une transition d'emploi formelle pour développer ses compétences vertes. La diffusion dans les fonctions transverses signifie que le verdissement viendra à vous, dans votre poste actuel, par l'évolution des attendus. Anticiper en formation continue (CPF, plan de développement de compétences) est plus efficace que de tenter une reconversion lourde.

D'autre part, valoriser sur le CV les compétences vertes acquises sur le terrain. Beaucoup de cadres ont contribué à des projets décarbonation sans formaliser cette expérience. Une mission ponctuelle de pilotage d'un audit énergétique, une participation à un projet d'écoconception, une revue de fournisseurs scope 3 : autant d'éléments à expliciter dans le parcours. Les recruteurs cherchent désormais ces compétences en priorité, à profil égal sur la compétence métier classique.

Enfin, suivre la trajectoire de son secteur. La métallurgie, l'automobile, la chimie sont en pleine transformation accélérée. La santé, le retail, le tourisme sont plus en retrait sur le verdissement. Un cadre commercial sur une filière en mutation rapide a intérêt à intégrer un projet décarbonation à son périmètre. Un cadre commercial sur un secteur moins exposé peut différer cette montée en compétences. L'étude APEC n'offre pas de réponse universelle ; elle pose les chiffres qui permettent de calibrer le geste individuel.

Pour situer ce sujet dans un cadre plus large, je renvoie aux articles complémentaires sur le référentiel France Compétences des métiers émergents décarbonation, la fiche métier expert décarbonation, et la grille salariale Chief Sustainability Officer 2026. Ces trois articles cartographient les contours opérationnels des métiers et postes que l'étude APEC quantifie en agrégat.

Sources#

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