Il y a dix ans, le poste de Chief Sustainability Officer n'existait quasiment pas dans les organigrammes français. Il en existe aujourd'hui dans les 40 sociétés du CAC 40, et la grande majorité des ETI cotées a recruté ou redessiné cette fonction depuis 2024. La fenêtre d'embauche s'est ouverte avec la directive CSRD entrée en application le 1er janvier 2024 pour les premières entreprises concernées, qui imposait jusqu'à la révision Omnibus de décembre 2025 un reporting de durabilité audité par un commissaire aux comptes ou un organisme tiers indépendant. Pour piloter cet édifice réglementaire (mesure du carbone, double matérialité, gouvernance ESG, lien avec la rémunération variable), il a fallu un cadre de direction. La rémunération a suivi.
Les fourchettes 2026 que je décris ici proviennent de croisements entre la fiche métier officielle de l'Apec, le baromètre 2025 des compétences durables produit par Birdeo, EcoLearn et Talents For The Planet, les chiffres du cabinet ERI SalaryExpert sur les CSO en France, et l'étude PwC-Orse-Pacte mondial publiée en janvier 2024 sur l'alignement entre critères RSE et rémunération des dirigeants. Les écarts entre sources sont importants. Je les expose, j'explique d'où ils viennent, et je donne les niveaux qui tiennent réellement en 2026.
Ce que fait un CSO, ce qu'il n'est pas#
Le CSO pilote la stratégie de durabilité d'une entreprise au niveau de la direction générale. Il rapporte au CEO ou siège directement au comité exécutif. Sa mission ne se limite pas à la conformité réglementaire : il intègre les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance dans le modèle d'affaires, la finance, l'innovation, et il garantit que le reporting CSRD remonte des indicateurs auditables. Les retours d'expérience compilés par CSO Futures et par Deloitte sur l'évolution du métier montrent que le rôle est passé en deux ans d'un poste de reporter conformiste à un architecte stratégique qui arbitre la trajectoire d'investissement bas-carbone.
Le périmètre standard couvre quatre dimensions : la trajectoire climat et environnement (empreinte carbone, biodiversité, eau, économie circulaire, ESRS E1 à E5), les engagements sociaux internes (diversité, inclusion, conditions de travail, ESRS S1 à S4), la conduite des affaires et l'éthique (ESRS G1), et la gouvernance ESG (comité dédié, escalade conseil d'administration, articulation avec le comité d'audit). Le CSO est aussi l'interlocuteur des notations extra-financières (CDP, MSCI, ISS, Sustainalytics) et des investisseurs institutionnels qui réclament des données ESG comparables.
Ce que le CSO n'est pas. Ce n'est pas un Chief Impact Officer, dont le mandat est plus large et touche à la transformation du business model en logique de mission. Ce n'est pas un Responsable RSE, qui dispose en général d'un périmètre opérationnel sans accès direct au comité exécutif. Ce n'est pas un Directeur QHSE, dont le scope est centré sur la santé, la sécurité, et l'environnement industriel. Et ce n'est pas un Directeur Communication RSE, qui pilote la narration externe sans porter la responsabilité des chiffres reportés.
L'obligation de reporter selon la CSRD s'est appliquée par vagues. Le 1er janvier 2024 pour les grandes entreprises déjà soumises à la directive NFRD (plus de 500 salariés, sociétés cotées, banques, assurances), avec un premier rapport publié en 2025 sur l'exercice 2024. Le 1er janvier 2025 pour les autres grandes entreprises remplissant deux des trois critères suivants : plus de 250 salariés, plus de 50 millions d'euros de chiffre d'affaires, plus de 25 millions d'euros de bilan. Le 1er janvier 2026 pour les PME cotées, avec une option d'opt-out jusqu'en 2028.
La transposition française a renforcé la pression. L'ordonnance du 6 décembre 2023 et son décret d'application introduisent des sanctions pénales spécifiques. En cas d'absence de certification des informations de durabilité, le dirigeant encourt une amende de 30 000 euros et jusqu'à deux ans d'emprisonnement. Cette sanction, qui ne figure pas dans les autres droits nationaux, a créé une demande immédiate de profils capables de sécuriser le périmètre du reporting et la chaîne de signature interne.
Le paquet Omnibus I, adopté le 16 décembre 2025, a partiellement allégé le dispositif. Le seuil d'application a été relevé à 1 000 salariés pour les entreprises non cotées, et les normes ESRS révisées publiées en décembre 2025 ont réduit le nombre de points de données obligatoires. La conséquence n'a pas été le coup d'arrêt anticipé sur le marché. Le baromètre 2025 des compétences durables publié par Birdeo en mars 2025 mesure que 69 % des entreprises déclarent manquer de compétences sur ces sujets, et que la demande sur les profils à double expertise (métier classique + durabilité) reste tendue.
Sur les recrutements C-suite, les cabinets spécialisés (Birdeo, Hanson Search, Acre) confirment une accélération continue. Le top 5 Birdeo 2025 des métiers à impact les plus recherchés place le Directeur Achats Durables au-delà de 100 k€ et le Sustainability Risk Manager entre 70 et 100 k€. Le CSO se situe au-dessus de cette grille, dans la strate dirigeante.
Grille de salaire 2026 : trois niveaux clairement séparés#
Les fourchettes que je donne reposent sur des croisements de sources. La fiche métier Apec du Directeur du développement durable, dont la dernière révision place 80 % des offres entre 33 000 et 63 000 euros brut annuel, décrit un poste qui n'est pas un CSO au sens strict mais un cadre RSE expérimenté. ERI SalaryExpert mesure une médiane française CSO à 113 213 euros, avec un range standard entre 77 211 et 138 459 euros, et une moyenne brute incluant bonus à 126 999 euros. Ces chiffres reflètent la moyenne sur tout le marché et sous-estiment fortement la strate CAC 40. Pour reconstruire une grille réaliste 2026, j'ai redressé avec les données Birdeo et les benchmarks Korn Ferry / Page Group sur les positions C-suite ESG en France et en Europe.
CSO junior, premier mandat (120 à 180 k€)#
Le CSO junior est typiquement un cadre de 8 à 12 ans d'expérience, monté en grade soit depuis une direction RSE classique soit depuis un poste de directeur de conseil ESG (Big Four, Deloitte, EY, KPMG, PwC). Il prend un premier mandat dans une ETI de moins de 500 millions d'euros de chiffre d'affaires, ou dans une filiale d'un grand groupe. Sa rémunération fixe se situe entre 110 et 150 k€, avec une part variable de 15 à 25 % indexée sur des objectifs de reporting, de trajectoire carbone ou de notation extra-financière. Le package total atteint 120 à 180 k€.
Ce niveau correspond aussi au profil Directeur RSE expérimenté dans une grande entreprise non CAC 40, lorsque la fonction est rattachée au comité exécutif sans titre CSO formalisé. Les écarts entre régions parisienne et provinciale sont marqués, de l'ordre de 15 à 20 % en faveur de Paris.
CSO confirmé, ETI cotée ou grande entreprise (180 à 300 k€)#
Le CSO confirmé pilote un poste sur 15 à 20 ans d'expérience, avec un mandat clairement positionné au comité exécutif et un budget propre. Sa rémunération fixe se situe entre 160 et 220 k€, avec une part variable plus structurée (25 à 35 %), une rémunération long terme sous forme d'actions de performance ou de stock-options indexée sur des critères ESG. Le package annualisé atteint 180 à 300 k€.
C'est la strate qui a le plus crû en volume depuis 2024. Les grandes ETI cotées ont ouvert ces postes pour répondre à la CSRD, et les groupes de taille intermédiaire les ont créés pour sécuriser leur reporting et leur dialogue avec les investisseurs. Le profil type combine une expertise sectorielle profonde (énergie, agroalimentaire, BTP, transport, banque, assurance) avec une maîtrise des normes ESRS et de la finance climat.
CSO CAC 40 (300 à 500 k€, parfois davantage)#
Le CSO d'une société du CAC 40 ou d'un groupe coté de premier rang opère sur un périmètre international, gère des équipes de 30 à 150 personnes, et siège au comité exécutif avec un accès régulier au conseil d'administration et à son comité dédié à la durabilité. Sa rémunération fixe se situe entre 250 et 400 k€, avec une part variable annuelle pouvant atteindre 50 à 80 % du fixe, et une rémunération long terme conditionnée à l'atteinte de cibles climat (réduction d'émissions, alignement SBTi, score CDP). Le package annualisé dépasse régulièrement 500 k€ une fois les actions de performance prises en compte.
L'étude PwC-Orse-Pacte mondial publiée en janvier 2024 mesure que 100 % des sociétés du CAC 40 intègrent désormais des critères RSE dans la rémunération variable court terme de leurs dirigeants, contre 70 % dix ans plus tôt. La part allouée aux critères RSE dans la rémunération court terme des mandataires sociaux atteint en moyenne 23 %. Cette mécanique structure aussi la grille du CSO : sa part variable est intégralement indexée sur la performance ESG, ce qui crée une logique d'alignement qu'aucun autre dirigeant de direction support ne connaît.
Le parcours type : trois voies d'accès#
L'analyse des profils LinkedIn des CSO en poste au CAC 40 fait ressortir trois trajectoires distinctes.
La première voie passe par le conseil ESG. Le candidat a commencé en cabinet d'audit ou de conseil (Big Four, Deloitte, EY, KPMG, PwC), s'est spécialisé sur les sujets de reporting extra-financier, de stratégie climat ou de finance durable, puis a basculé en entreprise sur un premier mandat de Directeur RSE avant d'accéder au CSO. Cette voie est la majorité des nominations 2024-2026 sur des ETI et des grands groupes. Elle suppose une formation initiale Bac+5 en école de commerce ou d'ingénieurs avec spécialisation environnement, et 10 à 15 ans de pratique avant la nomination.
La deuxième voie passe par la promotion interne. Le CSO a fait sa carrière dans l'entreprise, soit sur des fonctions support (finance, juridique, communication, ressources humaines) avec une bascule progressive vers la RSE, soit sur des fonctions opérationnelles (production, achats, qualité) avec une montée en compétence sur la durabilité. Cette voie est une partie significative des nominations dans les groupes industriels, où la connaissance fine du métier l'emporte sur l'expertise technique ESG. Le délai entre l'arrivée dans l'entreprise et l'accès au poste se situe entre 15 et 25 ans.
La troisième voie passe par le secteur public et les organisations internationales. Le candidat a exercé dans une administration centrale (ministère de la Transition écologique, Ademe, MEDDE), dans une autorité de régulation, ou dans une ONG environnementale, puis a rejoint l'entreprise sur un mandat de CSO en s'appuyant sur sa connaissance des politiques publiques. Cette voie est minoritaire mais récurrente, notamment dans les secteurs régulés (énergie, transport, eau).
Compétences et certifications recherchées en 2026#
Le profil idéal combine quatre familles de compétences. La maîtrise du cadre réglementaire CSRD-ESRS, de la taxonomie verte européenne, de la SFDR (règlement sur la publication d'informations en matière de durabilité dans le secteur financier), et de la CS3D (directive sur le devoir de vigilance). La capacité à dialoguer avec la direction financière sur les sujets de comptabilité carbone, d'allocation capital sous contrainte ESG, et de financement durable (green bonds, sustainability-linked loans). La conduite du changement et l'influence transverse, parce que le CSO ne dispose en général pas de pouvoir hiérarchique direct sur les directions opérationnelles. L'aptitude à la prise de parole publique, dans un contexte où les sujets ESG concentrent l'attention des médias, des ONG, et des autorités de marché.
Côté certifications, plusieurs parcours se sont structurés. Le Blended Professional Certificate Chief Sustainability Officer du MIT, ouvert à distance avec sessions présentielles, est devenu une référence sur les profils internationaux. En France, plusieurs Executive MBA en RSE et développement durable (HEC, ESCP, ESSEC, Audencia, EM Lyon) intègrent désormais un module CSO. La certification professionnelle France Compétences « Intégrer les critères ESG dans les activités d'une organisation » (RS 6933) reste un complément utile pour les profils en reconversion, mais ne suffit pas à elle seule pour accéder au poste.
Le marché 2026 : tension forte, candidatures rares#
Le baromètre 2025 des compétences durables Birdeo-EcoLearn-Talents For The Planet a mesuré que 69 % des entreprises déclarent manquer de compétences sur les enjeux de durabilité, avec une tension particulière sur les profils à double expertise. L'Apec, dans ses prévisions de recrutement de cadres 2026, anticipe un redémarrage du marché global de l'emploi cadre (305 800 recrutements attendus, soit +4 % sur un an) après deux années de recul. Sur le segment ESG-RSE, les cabinets spécialisés rapportent un volume de mandats CSO en hausse continue depuis 2024.
Cette tension ne s'est pas traduite par un effondrement des prérequis. Les entreprises restent exigeantes sur le niveau d'expérience (15 ans minimum pour un mandat C-suite), sur la pratique du reporting CSRD audité, et sur la capacité à arbitrer entre conformité, performance économique et trajectoire climat. Le retournement attendu du marché 2026 va surtout fluidifier la mobilité entre groupes, avec un effet sur les rémunérations à l'embauche. L'étude Robert Walters 2026 estime que les cadres qui changent d'organisation captent en moyenne +9 % de salaire contre +2 % pour ceux qui restent en poste.
Le piège du titre « CSO » sans contenu#
Une nuance qui mérite d'être posée sans ambiguïté. L'inflation de titres C-suite autour de la durabilité a produit des nominations qui ne correspondent pas à la fonction CSO décrite plus haut. Un Directeur RSE rebadgé « Chief Sustainability Officer » sans accès au comité exécutif, sans budget propre, et sans autorité sur le reporting financier, n'est pas un CSO au sens où le marché de l'exécutif l'entend. La rémunération associée à ce poste reste alignée sur la grille Directeur RSE (70 à 120 k€), pas sur la grille C-suite. Avant d'accepter une offre, vérifier le rattachement hiérarchique, le périmètre du budget géré, et la signature engagée sur le rapport CSRD permet de qualifier le poste réel.
Ce qu'il faut retenir. Le CSO est devenu un poste structurel dans toute entreprise soumise à la CSRD à compter de 2024, avec une rémunération étagée de 120 à 500 k€ selon la taille et le périmètre. Les trois voies d'accès sont stables (conseil ESG, promotion interne, secteur public) et exigent 10 à 25 ans d'expérience selon les profils. Le marché reste tendu en 2026 malgré l'assouplissement Omnibus, et la rémunération variable est désormais intégralement indexée sur la performance ESG dans 100 % des sociétés du CAC 40.
Sources#
- Apec, Fiche métier Directeur du développement durable
- ERI SalaryExpert, Chief Sustainability Officer Salary in France 2026
- Birdeo, Baromètre 2025 des compétences durables
- Birdeo, Top 5 des métiers à impact qui recrutent en 2025
- Orse / PwC / Pacte mondial, Critères RSE et rémunération, 3e édition (janvier 2024)
- Deloitte France, Le futur du CSO
- Apec, Prévisions de recrutements de cadres 2026
- Robert Walters, Étude de rémunération 2026 France
- economie.gouv.fr, Tout savoir sur la CSRD
- CSO Futures, French executives could face jail time for CSRD non-compliance
- MIT Professional Education, Blended Certificate Chief Sustainability Officer






Comment la CSRD a fait exploser le marché entre 2024 et 2026#