Aller au contenu
Emplois verts ADEME 2050 : 800k créés, secteurs gagnants et perdants

Emplois verts ADEME 2050 : 800k créés, secteurs gagnants et perdants

Par Philippe D.

11 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Philippe D.

Vous vous demandez peut-être si la transition écologique va créer des emplois ou les détruire. La réponse que donnent les scénarios de l'ADEME Transitions 2050 est à la fois claire et nuancée : elle en créera beaucoup, elle en détruira aussi, et le bilan dépend de la stratégie qu'on choisit. Sur le scénario le plus ambitieux (S4, le pari réparateur), on parle de 800 000 emplois verts créés et 500 000 emplois perdus, soit un gain net de 300 000 postes d'ici 2050. Mais ce chiffre cache une réalité bien plus complexe : d'une part les créations et destructions ne se localisent pas au même endroit, d'autre part les profils demandés changent radicalement, et enfin les perdants (l'automobile, le transport routier) sont concentrés dans des zones qui n'ont aucune garantie de bénéficier des gagnants (l'agriculture, la rénovation thermique).

L'ampleur des projections ADEME : quatre scénarios, quatre France#

Le point de départ, c'est que l'ADEME ne prédite pas ; elle projette. La différence compte. Quatre scénarios contrastés montrent comment l'emploi réagit selon le niveau de transformation écologique.

Le scénario S1 (frugale) suppose une sobriété de consommation drastique, une économie très circonscrite, et très peu d'investissements technologiques. Résultat : 2,3 millions d'emplois détruits d'ici 2035 et encore 1,2 million en 2050. Franchement, je sais pas trop quoi en penser, tellement ce scénario paraît proche d'une crise de gouvernance. Mais c'est utile pour borner le débat.

Le scénario S2 (coopération) accumule sobriété et technologie ensemble. Il anticipe 635 000 emplois créés en 2030, puis 177 000 en 2050. Moins de croissance que les autres, mais plus d'équilibre territorial.

Le scénario S3 (technologies) paie sur l'innovation : batteries, hydrogène, nucléaire, captage du carbone. 500 000 emplois en 2030, puis croissance modérée.

Le scénario S4 (pari réparateur) combine efficacité énergétique, énergies renouvelables décentralisées et économie circulaire. C'est celui qui crée le plus : 800 000 emplois créés en 2035, 700 000 en 2050, et un taux de chômage réduit de 1,9 point. Les investissements sont massifs (rénovation thermique, agriculture écologique, déploiement éolien-solaire), mais le retour sur emploi est considérable.

Pour le reste de cet article, j'utilise S4 comme référentiel. C'est le plus optimiste et le plus cohérent avec les politiques actuelles. Les sources officielles de l'ADEME confirment ces chiffres publiés en octobre 2021, bien que les projections aient vieilli : certains éléments (hydrogène, batterie) se déploient plus lentement que prévu à l'époque, tandis que la rénovation thermique s'accélère.

Le bilan net net : comment on compte vraiment#

Plusieurs points sont à retenir pour bien lire ces chiffres.

Le SNBC 2 (Stratégie nationale bas-carbone), qui s'appuie sur les modèles ThreeME de l'OFCE, anticipe 500 000 emplois nets créés en 2030, puis 900 000 en 2050. C'est un intervalle différent des scénarios ADEME, ce qui montre que même les modèles officiels ne convergent pas parfaitement. Le Secrétariat général à la planification écologique, lui, projette 150 000 emplois nets d'ici 2030 uniquement. Ces trois sources (ADEME, SNBC, SGPE) répondent à des périmètres légèrement différents. La SNBC intègre les emplois dans les services liés à la transition ; le SGPE compte davantage les emplois directs d'investissements publics. L'ADEME capture une définition plus large du secteur vert.

Le mot « net » change tout. Les modèles ADEME ne réduisent jamais les créations des destructions. Ils projettent les deux séquences en parallèle. Sur S4, 800 000 créés moins 500 000 détruits égale 300 000 nets. Mais ces flux s'étalent sur une décennie et demie, pas simultanément. Et surtout, les 500 000 destructions se concentrent dans trois secteurs (automobile, construction neuve, transport routier), tandis que les créations se dispersent sur une vingtaine de secteurs et de géographies.

La Novethic, qui synthétise les études de l'ADEME et d'autres instituts, propose une analyse plus détaillée des gagnants et perdants par métier. 421 230 ETP (équivalents temps plein) travaillaient dans l'emploi vert en 2022, en hausse de 24 % par rapport à 2020. Le marché des écoactivités représentait 113 milliards d'euros, plus que triplé depuis 2006. La répartition sectorielle était celle-ci : énergie (39 %), transport (32 %), bâtiment (29 %). Rien que ces trois secteurs concentrent la quasi-totalité des flux.

Les gagnants : agriculture, vélo, rénovation thermique#

L'agriculture et l'alimentation écologiques vont créer 421 000 emplois d'ici 2050 selon les projections Novethic croisées avec les données ADEME. C'est massif. Pourquoi ? La transition vers un modèle agroécologique demande plus de main-d'œuvre que l'agriculture intensive actuelle. L'agriculture intensive optimise la production par travailleur ; l'agroécologie optimise la résilience et l'impact local. Elle réclame des techniciens en agronomie, des conseillers en transition agroécologique, des ouvriers agricoles qualifiés en viticulture biologique ou polyculture. Et cette création s'accompagne d'une relocalisation : les emplois reviennent dans les zones rurales au lieu de se concentrer dans les murs d'usines de transformation centralisées. Un point intéressant pour les reconvertis des zones déprimées.

L'industrie du vélo : 78 000 emplois directs en 2019. C'est le secteur qui croît le plus vite (environ 10 % par an, selon les chiffres de l'Union Sport & Cycle). Ça couvre fabrication, réparation, logistique, et aussi les services d'entretien. Un petit secteur peut se transformer en grande industrie très vite dès lors qu'il y a une demande réglementaire et fiscale conjuguée. C'est ce qui s'est passé pour le vélo avec les aides à l'achat et l'obligation de services de réparation auprès des entreprises.

La rénovation thermique des bâtiments : 100 000 à 150 000 emplois. Ici, le flux se concentre sur les trois ans qui suivent les incitations fiscales (les MaPrimeRénov', les CEE). Les métiers concernés : maçon-restaurateur, charpentier, électricien thermique, chef de chantier, diagnostiqueur performantiel (plus technique que le simple audit). Les salaires en rénovation thermique affichent une tension très marquée : 82 % des recrutements en charpente-isolation sont jugés difficiles (SDES).

Le fret ferroviaire : 16 000 emplois. Minuscule en absolu, mais symbolique. C'est un secteur qui n'existe quasi pas aujourd'hui en France (contrairement à l'Allemagne) et qui doit être construit de toutes pièces.

Les perdants : automobile, construction neuve, routes#

L'automobile : -300 000 emplois d'ici 2050. C'est la plus grande concentration de pertes. La raison tient à trois dynamiques convergentes : primo, le passage du moteur à combustion au moteur électrique demande deux tiers moins de main-d'œuvre à la fabrication (un moteur électrique a 30 pièces majeures, un moteur thermique en a 130). Deuxio, les véhicules électriques importés (surtout de Chine) remplacent progressivement la production française. Tertio, les volumes de production diminuent parce que les nouveaux modèles ont une durée de vie plus longue. Une voiture électrique actuelle roule 300 000 km sans dégradation majeure du pack batterie ; l'électronique de bord reste moderne grâce aux mises à jour logicielles ; on achète donc moins souvent des voitures neuves.

Concrètement, les salaires des métiers automobiles bruns (soudeur, fraiseur, tôlier) culminent à 2 800-3 200 euros brut mensuels (une prime de 14 % au-dessus de la moyenne), et une grande part de ces emplois sont localisés dans les Hauts-de-France et en Nouvelle-Aquitaine. La destruction employeur sera massif.

La construction neuve de bâtiments : -187 000 emplois. Moins spectaculaire que l'automobile en absolu, mais tout aussi dévastateur pour les zones où elle s'implante. Pourquoi ? Parce que la transition se porte sur la rénovation thermique des bâtiments existants, pas sur la construction neuve. Or construire neuf avec des exigences RE2020 ou futurs critères carbone reste plus accessible à la PME locale que de rénover l'existant, qui demande de diagnostiquer, de désamianter, de structurer les coordinations. La destruction emploi se fera surtout sur les petits entreprises de BTP, pas sur les grandes. Enfin, c'est la que ca se complique et que j'ai moins de certitudes, mais je soupçonne que cette transition aura des effets différents entre régions côtières (moins de construction neuve de toute façon) et régions continentales (où elle était un vecteur d'emploi classique).

Le transport routier : -113 000 emplois. Liée à l'électrification du parc et à la baisse de la demande de transport physique grâce à la circularité. Un chauffeur routier débutant gagne 1 900-2 200 euros brut. C'est un métier en tension aujourd'hui, paradoxalement ; la destruction sera progressive.

L'aviation : -38 000 emplois. Liée au plafonnement du trafic aérien résultant des politiques de réduction d'émissions. Plus anecdotique qu'autre chose.

Le noeud du problème : tensions de recrutement malgré les créations#

Voilà le piège. Même avec 800 000 emplois créés, le marché du travail expérimente une situation de pénurie. Pourquoi ? Les 66 % de recrutements jugés difficiles dans les métiers verts (SDES 2022) le disent bien : il y a une inadéquation structurelle entre ce qu'on détruit (ouvriers de l'automobile, chauffeurs routiers) et ce qu'on crée (agroécologue, diagnostiqueur, technicien éolien). Les compétences ne se reportent pas d'un secteur à l'autre par magie.

Un soudeur automobile ne devient pas diagnostiqueur en quelques mois. Une reconversion, c'est deux à trois ans de formation, un déclassement salarial temporaire (ou permanent), une mobilité géographique vers des zones qui peuvent n'offrir que des salaires en baisse. Et les pouvoirs publics qui financent ces reconversions (Transition Pro, CPF) finissent par être débordés dès lors que les volumes augmentent.

L'ADEME projette des besoins de 150 000 emplois verts d'ici 2030 dans les métiers en forte tension : 200 000 dans la rénovation, 60 000 en transports, 40 000 en industrie. Le défi n'est pas la création nette, c'est le décalage temporel. Les investissements publics (France 2030, plan de relance) rament pour dépenser assez vite à la hauteur de ces besoins. Et dès lors que les dépenses publiques ralentissent, les créations d'emplois ralentissent aussi.

Scénario à 2030 : le moment décisif#

Plusieurs points sont à retenir pour 2026-2030.

D'ici 2030, le SNBC anticipe 500 000 emplois nets créés. L'ADEME (scénario S4) en anticipe 600 000 (fourchette 2025-2030). Le SGPE, plus pruent, 150 000. Ces trois chiffres sont compatibles : ils mesurent des périmètres différents.

Les secteurs prioritaires d'investissement public sont identifiés : rénovation des bâtiments (enveloppe 200 milliards d'euros), énergies renouvelables (éolien terrestre et offshore), technologies hydrogène (40 gigawatts de capacité à 2030 selon la Stratégie gouvernementale hydrogène), économie circulaire.

La question qu'on me pose souvent : faudra-t-il vraiment quatre ans de formation pour qu'un mécanicien automobile devienne électrotechnicien en énergie renouvelable ? Honnêtement, probablement pas quatre ans. Deux ans de formation technique complémentaire plus six mois d'immersion en entreprise, c'est plus réaliste. Mais ça suppose que les entreprises d'EnR acceptent d'accueillir des reconvertis, ce qui n'est pas systématique.

Pour ceux qui réfléchissent à leur reconversion#

Si vous envisagez une transition professionnelle vers un secteur vert, les données que je viens de citer vous parlent directement. L'article sur la reconversion vers l'environnement détaille le parcours étape par étape pour basculer d'un métier traditionnel vers ces nouveaux secteurs.

Cherchez les secteurs en création nette, pas en équilibre. L'agriculture écologique, l'énergie renouvelable, la rénovation thermique, la gestion des déchets : c'est là que les postes se créent de manière durable. Évitez les secteurs qui subissent une destruction programmée : si vous vous reconvertissez en tant que technicien automobile, vous risquez d'une part une limite de carrière à moyen terme, d'autre part des salaires qui stagnent ou baissent au fur et à mesure que le secteur se rétracte.

Les profils hybrides (technicien plus agronomie, électricien plus efficacité énergétique) sont recherchés à prime abord. Ça vaut le coup d'y ajouter quelques mois de formation complémentaire une fois qu'on est en place. Les métiers qui recrutent vraiment vous donneront une vue opérationnelle de ces profils demandés maintenant.

La géographie compte. Les régions perdant l'emploi automobile doivent bénéficier d'investissements massifs dans les filières vertes pour éviter une crise terrestre. C'est un enjeu politique, pas juste économique. Regardez où les crédits France 2030 sont alloués : priorité aux territoires délaissés ? Ou concentration dans les pôles urbains où les secteurs verts se développent naturellement ?

Enfin, les salaires des métiers bruns (automobile, construction) restent à 14 % au-dessus de la moyenne. Les métiers verts que je cite (agroécologue, diagnostiqueur, technicien EnR) se situent entre la moyenne et 20 % au-dessus. L'écart salarial que vous abandonnez est réel, mais pas permanent. À terme, les emplois verts affichent une tension durable, donc une pression salariale à la hausse. Consultez les grilles salariales des métiers environnement pour comparer précisément vos gains et pertes potentiels avant de vous engager.

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi