Pourquoi un électricien chevronné ne peut-il pas brancher une borne de recharge sans repasser par un organisme certificateur ? La réponse tient dans un décret de 2017 et un arrêté de 2021, et c'est elle qui structure tout le métier de technicien IRVE (infrastructure de recharge pour véhicules électriques). Avant de parler salaires ou débouchés, il faut comprendre ce verrou réglementaire, parce que c'est lui qui transforme un poste d'électricien classique en une spécialité protégée.
Le contexte donne le ton. Fin décembre 2025, la France comptait 185 501 points de recharge ouverts au public, selon le baromètre mensuel de l'AVERE-France, soit une progression de 20 % sur douze mois (30 807 points installés sur la seule année 2025). L'objectif gouvernemental affiché vise 400 000 points de recharge ouverts au public en 2030, dont 50 000 en recharge rapide, et 7 millions de points au total en comptant le privé. Derrière ces chiffres, il y a des mains qui installent, raccordent et configurent. Ce sont elles que je veux décrire ici.
Le verrou réglementaire : pourquoi la qualification est obligatoire#
Rappelons le cadre. Le décret n°2017-26 du 12 janvier 2017 relatif aux IRVE pose les règles techniques (connecteurs, sécurité), et l'arrêté du 27 octobre 2021, entré en vigueur le 1er juillet 2022, fixe les qualifications obligatoires. La nuance est importante ici : ce n'est pas n'importe quelle borne qui déclenche l'obligation. Le seuil retenu est une puissance supérieure à 3,7 kW, ou une borne accessible au public.
Concrètement, cela signifie qu'une simple prise renforcée à la maison reste hors champ, mais que dès qu'on installe une borne murale standard pour un particulier ou un parking d'entreprise, l'installateur doit porter la mention IRVE délivrée par un organisme habilité. Sans cette qualification, l'installation n'est ni conforme ni éligible aux aides comme le programme ADVENIR. C'est ce point que beaucoup d'électriciens en reconversion découvrent tard : le diplôme initial ne suffit pas, il faut la mention.
À noter que les habilitations électriques classiques (B2V, BR, BC) restent un prérequis pour accéder à la qualification. On ne part donc pas de zéro, mais on ajoute une couche.
Les trois niveaux P1, P2, P3 : une progression logique#
La qualification se découpe en trois niveaux, et ils suivent une logique de complexité croissante. Prenons-les dans l'ordre.
- Niveau P1. Il couvre l'installation de bornes jusqu'à 22 kW en courant alternatif, sans supervision ni communication. C'est l'entrée de gamme : la borne résidentielle ou le petit parking d'entreprise. La formation associée dure 7 heures, soit une journée.
- Niveau P2. Même puissance plafond (jusqu'à 22 kW AC), mais avec configuration pour la supervision et la communication des stations. C'est le niveau des copropriétés et des bâtiments tertiaires, là où plusieurs bornes dialoguent avec un système de pilotage. La formation passe à 14 heures, soit deux journées.
- Niveau P3. Il vise la recharge rapide, au-delà de 22 kW en courant continu : stations publiques, aires d'autoroute. C'est le segment le plus technique, et aussi le plus stratégique au regard de l'objectif de 50 000 points rapides d'ici 2030. La formation dure également 14 heures.
Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut voir P1, P2 et P3 non comme des cases à cocher mais comme une montée en responsabilité. Un technicien qui ne fait que du résidentiel restera sur P1. Celui qui vise les grands déploiements autoroutiers ira chercher P3.
Se former et se faire certifier : le parcours réel#
Voici l'étape qui prête à confusion, parce qu'elle mélange deux choses distinctes : la formation et la qualification d'entreprise.
La formation d'abord. Comptez 490 € HT pour le P1, 990 € HT pour le P2 et 850 € HT pour le P3 en inter-entreprises, ou 2 330 € HT pour le pack complet des trois niveaux. Ces formations sont éligibles au Compte Personnel de Formation via moncompteformation.gouv.fr. Attention toutefois : depuis le 2 avril 2026, un reste à charge de 150 € s'applique, sauf prise en charge par un tiers (employeur, OPCO). D'autres financements existent selon le statut : FAFCEA pour les artisans, OPCO pour les PME, AIF de France Travail pour les demandeurs d'emploi.
La qualification ensuite. Elle est délivrée par des organismes accrédités COFRAC : Qualifelec, AFNOR Certification, Qualit'ENR ou encore l'OPQBI. Le dépôt du dossier de qualification Qualifelec représente un coût supplémentaire estimé entre 500 et 800 € HT. Les délais de traitement varient : il faut compter 2 à 3 mois côté Qualifelec, contre 3 à 5 semaines côté AFNOR pour un dossier complet, d'après le guide Ouformer.
Point structurant : la qualification a une durée de validité de 4 ans, ramenée à 2 ans en mode probatoire pour les débutants sans références. Au terme, un recyclage est obligatoire pour la maintenir. Ce n'est donc pas un acquis définitif, mais un statut à entretenir, un peu comme une habilitation qui se périme si on ne la renouvelle pas.
Aujourd'hui, plus de 5 000 entreprises détiennent la qualification IRVE via Qualifelec. Le marché de la formation s'est structuré en conséquence.
Combien gagne un technicien IRVE#
Les salaires méritent une mise en garde méthodologique : il n'existe pas de grille conventionnelle officielle propre à ce métier, les techniciens IRVE relevant de conventions collectives variées selon l'employeur. Les fourchettes qui suivent proviennent donc des offres d'emploi et des plateformes RH, et restent cohérentes entre sources.
Un débutant (0 à 2 ans) se situe entre 25 000 et 30 000 € brut par an, soit environ 2 100 à 2 500 € brut par mois. Un technicien confirmé (3 à 10 ans) émarge entre 2 600 et 3 500 € brut par mois. Un profil expert ou chef de projet (plus de 10 ans) peut atteindre 3 600 à 5 000 € brut par mois, voire davantage. Sur les postes d'ingénieur IRVE, les fourchettes montent de 35 000 à 45 000 € brut par an en début de carrière jusqu'à 55 000 € pour un profil expérimenté.
La demande est réelle : plus de 1 500 offres référencées sur Hellowork début mai 2026, et plus de 200 annonces « Technicien IRVE » sur Indeed en juin 2026. Le profil type de reconversion reste l'électricien titulaire d'un Bac pro MELEC ou d'un BTS électrotechnique, qui vient compléter son socle par la mention IRVE.
Ce que j'en retiens#
Quand j'expose ce parcours à des électriciens en reconversion, la réaction est presque toujours la même : ils sous-estiment le poids de la certification et surestiment la difficulté technique. Or c'est l'inverse. Le geste d'installation, un bon électricien le maîtrise vite. Le vrai filtre, c'est le triptyque formation, qualification d'entreprise et recyclage tous les 4 ans, qui demande de la rigueur administrative autant que technique.
Il y a quelque chose d'instructif dans ce métier. On parle beaucoup de la voiture électrique comme d'un objet de consommation, rarement de l'infrastructure invisible qui la rend possible. Pourtant, derrière le taux de disponibilité de 95 % des bornes publiques affiché fin 2025, il y a une profession qui s'est construite en quelques années autour d'un décret. C'est un cas d'école de métier créé par la norme, pas par le marché seul.
Pour qui hésite, le rapprochement avec d'autres spécialités énergétiques éclaire la décision. La logique de certification ressemble à celle du technicien photovoltaïque ou du technicien CVC, et les compétences connexes (domotique, pilotage énergétique, couplage solaire) se recoupent avec celles du technicien de pompe à chaleur. Sur ce point, j'hésite encore à dire lequel offre la meilleure trajectoire à dix ans, parce que les trois marchés sont portés par des dynamiques différentes. Mais sur le court terme, l'IRVE a pour lui un calendrier d'objectifs publics clair et un déficit d'installateurs qualifiés.
Sources#
- Légifrance, Décret n°2017-26 du 12 janvier 2017 relatif aux IRVE : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000033860620/
- Légifrance, Arrêté du 27 octobre 2021 : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000044287258
- AVERE-France, Baromètre 185 501 points fin décembre 2025 : https://www.avere-france.org/publication/barometre-185-501-points-de-recharge-ouverts-au-public-fin-decembre-2025/
- ecologie.gouv.fr, Développer les bornes de recharge : https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/developper-bornes-recharge-vehicules-electriques
- Qualifelec, Qualification IRVE : https://pros.qualifelec.fr/qualification/infrastructures-recharge-vehicules-electriques-irve
- JCSM, Certification Qualifelec IRVE : https://jcsm.fr/blog/certification-qualifelec-irve
- formations-irve.com, Tarifs formation IRVE 2026 : https://formations-irve.com/prix-formation-irve-tarifs/
- Promotelec, Qualifications IRVE : https://www.promotelec.com/professionnels/fiche/installation-irve-quelles-qualifications-devez-vous-obtenir-pour-intervenir/
- Ouformer, Quelle certification IRVE choisir : https://www.ouformer.com/pages-guide/quelle-certification-irve-choisir
- make-your-job.com, Salaire technicien IRVE 2025 : https://www.make-your-job.com/article/salaire-technicien-irve-combien-gagne-un-electricien-irve-en-2025
- hellomybusiness.fr, Postes technicien et ingénieur IRVE : https://www.hellomybusiness.fr/entreprise/technicien-ingenieur-irve-postes-25-55ke-disponibles/
- Hellowork, Offres IRVE : https://www.hellowork.com/fr-fr/emploi/mot-cle_irve.html





