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Expert stockage carbone : pénurie de formations en 2026

Expert stockage carbone : pénurie de formations en 2026

Par Philippe D.

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Philippe D.

Comment un pays peut-il viser le captage de trente à cinquante millions de tonnes de CO₂ par an d'ici 2050 quand il ne forme pas assez d'ingénieurs pour construire et exploiter les installations correspondantes ? La question n'est pas rhétorique. Elle résume l'impasse actuelle du secteur CCUS en France, et plus largement en Europe.

Le paradoxe : un marché qui se contracte pendant que la demande explose#

Le marché des crédits carbone volontaires représentait environ 1,7 milliard de dollars en 2024, selon GM Insights. Contraction de 61 % entre 2023 et 2024. Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut distinguer deux réalités qui n'ont presque rien à voir entre elles.

D'un côté, le Label Bas-Carbone français valorise la tonne de CO₂ évitée entre 35 et 40 euros. De l'autre, les crédits REDD+ (protection de forêts tropicales) se négocient entre 3 et 5 euros la tonne. L'écart de prix traduit un écart de confiance : les acheteurs européens, échaudés par plusieurs scandales de crédits fantômes, se tournent vers des mécanismes vérifiables, locaux, adossés à des mesures physiques.

Et pendant que le marché volontaire se purge, la réglementation européenne avance. Le règlement CRCF (EU 2024/3012), en vigueur depuis le 26 décembre 2024, pose un cadre de certification pour les captages permanents de carbone. Concrètement, cela signifie que l'Europe distingue désormais officiellement le stockage géologique (permanent) du stockage dans les sols ou la biomasse (réversible). Cette hiérarchie va structurer les investissements et, par ricochet, les profils recrutés.

J'ai assisté à une table ronde à Pau en février dernier où un responsable de bureau d'études m'a confié que sur les douze postes ouverts dans son équipe CCUS, sept étaient vacants depuis plus de six mois. Sept sur douze.

La feuille de route française : des chiffres ambitieux, un vivier vide#

La trajectoire CCUS de la France se découpe en trois paliers. Entre 2025 et 2030, le pays vise un captage de quatre à huit millions de tonnes par an. Puis douze à vingt millions entre 2030 et 2040. Et enfin trente à cinquante millions entre 2040 et 2050, selon les documents du gouvernement.

Les projets industriels qui tirent la demande#

Le projet D'Artagnan, porté par Air Liquide à Dunkerque, prévoit de capter entre 1,5 et 4 millions de tonnes par an d'ici 2027. C'est le plus avancé sur le sol français. À Fos-sur-Mer, le projet Callisto vise un stockage en Italie via transport maritime, avec une mise en service prévue pour 2029. L'accord France-Norvège de janvier 2024 prévoit quant à lui l'acheminement de 1,5 million de tonnes par an vers le site Northern Lights, en mer du Nord.

Ces projets sont confirmés, financés, en phase d'ingénierie. Ils ne relèvent pas de la prospective lointaine. Et chacun d'entre eux nécessite des équipes d'ingénieurs, de techniciens procédés, de spécialistes en géologie du sous-sol, de responsables conformité réglementaire.

La pénurie en chiffres#

Selon une enquête relayée par la Commission européenne, 68 % des employeurs du secteur citent la pénurie de profils hybrides (ingénierie + réglementation carbone) comme frein principal à leur développement. L'Union européenne compte moins de 3 500 ingénieurs spécialisés CCUS. Pour un continent qui ambitionne la neutralité carbone en 2050, le compte n'y est pas du tout.

Green Claims et ECGT : le cadre qui va tout changer pour les profils carbone#

Un point que beaucoup de gens dans le secteur n'ont pas encore intégré. La Green Claims Directive, qui devait imposer des règles sur les allégations environnementales des entreprises, a été retirée par la Commission européenne en juin 2025. La directive ECGT (Empowering Consumers for the Green Transition), entrée en vigueur en mars 2024, prend le relais. Son application effective démarre le 27 septembre 2026. Elle interdit purement et simplement les allégations de neutralité carbone basées sur la compensation.

Pour bien comprendre ce mécanisme : une entreprise ne pourra plus dire "nous sommes neutres en carbone" en achetant des crédits. Elle devra démontrer une réduction effective de ses émissions, et toute compensation résiduelle devra s'appuyer sur des captages certifiés, vérifiables, permanents.

Ce basculement réglementaire va mécaniquement créer de la demande pour des experts en décarbonation capables de piloter des bilans carbone conformes, d'auditer des projets de captage, de certifier des réductions réelles. Le profil recherché n'est ni un pur ingénieur procédé, ni un pur consultant carbone : c'est un hybride qui comprend la chimie du captage, la réglementation européenne, et la méthodologie de quantification.

Les formations existantes : un paysage éclaté#

Voici ce qui existe concrètement pour quelqu'un qui veut se former au stockage carbone et au CCUS en 2026.

Mastère spécialisé INSTN/IFP School#

Le parcours le plus complet : douze mois, dispensé conjointement par l'Institut national des sciences et techniques nucléaires et IFP School (ex-Institut français du pétrole). Le coût se situe entre 6 000 et 15 000 euros selon le statut (formation continue ou initiale). Le programme couvre la géologie du stockage, les procédés de captage, la modélisation des réservoirs, et la réglementation. C'est le seul cursus en France qui forme spécifiquement au CCUS avec un niveau ingénieur.

Le problème : la promotion accueille une trentaine d'étudiants par an. Trente personnes, pour un secteur qui en réclame des centaines.

MOOC ADEME#

L'ADEME propose un parcours gratuit de six heures sur les fondamentaux du bilan carbone et de la comptabilité des émissions. C'est une porte d'entrée, pas une formation métier. Utile pour un professionnel en reconversion qui veut comprendre le vocabulaire et les enjeux avant de s'engager dans un cursus plus long.

Bilan Carbone V9 (ABC)#

L'Association Bilan Carbone propose des modules certifiants à 1 300 euros par module, éligibles au CPF. La version 9 du référentiel intègre les scope 1, 2 et 3 selon le GHG Protocol, avec des cas pratiques sectoriels. C'est la certification la plus reconnue en France pour le conseil en stratégie carbone, mais elle ne couvre pas le volet captage et stockage. Un consultant Bilan Carbone saura quantifier les émissions d'une usine ; il ne saura pas dimensionner un projet de captage en sortie de cheminée.

Sur ce point, j'hésite encore à recommander un parcours unique. La réalité, c'est qu'aucune formation existante ne couvre l'intégralité du spectre. Un ingénieur CCUS complet en 2026, c'est quelqu'un qui a combiné le Mastère INSTN avec une certification ABC, complété par de l'expérience terrain sur un projet industriel. Ça n'existe pas en un seul diplôme.

Salaires : le signal prix confirme la tension#

Les grilles salariales dans l'environnement montrent des écarts significatifs selon l'expérience et le positionnement.

Un profil junior (sortie de Mastère, première expérience) se situe entre 2 500 et 2 800 euros brut par mois. Un senior avec cinq à dix ans d'expérience en ingénierie carbone ou en bureau d'études CCUS atteint 3 500 à 5 000 euros brut. Les indépendants spécialisés en audit carbone et conformité ECGT peuvent facturer des missions qui équivalent à 10 000 euros mensuels, selon les données Jooble.

L'écart junior/senior est inhabituellement élevé pour le secteur environnemental. Il traduit une chose simple : l'expérience vaut cher parce qu'elle est rare. Les entreprises sont prêtes à surpayer des profils qui ont déjà travaillé sur des projets de captage réels, parce que la théorie seule ne suffit pas à dimensionner une installation qui va stocker des millions de tonnes sous terre.

La thèse et l'antithèse : les formations actuelles suffiront-elles ?#

L'argument optimiste#

La France dispose d'un écosystème de formation en ingénierie parmi les meilleurs au monde. L'IFP School forme des ingénieurs procédés depuis des décennies pour l'industrie pétrolière ; la reconversion de ces compétences vers le CCUS est techniquement cohérente. Le CPF reste mobilisable pour les certifications ABC. L'ADEME investit dans la sensibilisation de masse. Les projets D'Artagnan et Callisto vont créer des retours d'expérience terrain qui alimenteront les programmes pédagogiques.

L'argument réaliste#

Trente diplômés par an pour un secteur qui doit capter huit millions de tonnes en 2030. Les formations existantes sont soit trop généralistes (MOOC ADEME), soit trop spécialisées et trop petites (Mastère INSTN). Aucun cursus universitaire standard (licence, master) ne propose de spécialisation CCUS en France. Les écoles d'ingénieurs intègrent le carbone dans leurs modules environnement, mais comme un chapitre parmi d'autres, pas comme une spécialité. Et la réglementation ECGT, dont l'application démarre dans moins de six mois, va créer un appel d'air massif pour des auditeurs carbone que personne ne forme en volume suffisant.

Mon avis#

L'écosystème de formation français n'est pas adapté à la vitesse de déploiement du CCUS. Les projets industriels avancent sur un calendrier de trois à cinq ans. Les universités et écoles d'ingénieurs ajustent leurs maquettes pédagogiques sur des cycles de cinq à huit ans. Ce décalage temporel est le vrai problème. Il ne se résoudra pas par des MOOC ou des certifications courtes, mais par la création de filières dédiées avec des promotions de cent à deux cents étudiants, adossées à des stages sur les sites industriels en construction.

En attendant, le chemin le plus pragmatique pour quelqu'un qui veut entrer dans ce métier reste la combinaison : formation d'ingénieur procédé (chimie, énergie, géologie) + certification Bilan Carbone ABC + stage ou mission sur un projet CCUS actif. C'est bricolé, c'est long, mais c'est ce qui fonctionne aujourd'hui.


Sources#

  1. GM Insights, marché mondial des crédits carbone volontaires, données 2024 (1,7 Md USD, contraction 61 % 2023-2024)
  2. Commission européenne, règlement CRCF EU 2024/3012, en vigueur 26 décembre 2024 (certification captages permanents)
  3. Directive ECGT (Empowering Consumers for the Green Transition), en vigueur mars 2024, application 27 septembre 2026 ; retrait Green Claims Directive juin 2025
  4. Gouvernement français, feuille de route CCUS : 4-8 Mt/an 2025-2030, 12-20 Mt 2030-2040, 30-50 Mt 2040-2050
  5. Air Liquide, projet D'Artagnan Dunkerque : 1,5-4 Mt/an, horizon 2027
  6. Accord France-Norvège janvier 2024, 1,5 MtCO₂/an via Northern Lights
  7. Commission européenne, enquête pénurie CCUS : 68 % employeurs citent pénurie profils hybrides
  8. IFP School, Mastère spécialisé INSTN/IFP School, 12 mois, 6 000-15 000 euros
  9. ADEME, MOOC bilan carbone, gratuit, 6 heures
  10. Association Bilan Carbone (ABC), certification V9, 1 300 euros/module, éligible CPF
  11. Jooble, données salariales experts carbone France 2025-2026
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